J’aimerai pouvoir témoigner de ce que j’ai vu. Mais peut-on mettre des mots sur la misère ? La représentation imagée que l’on s’en fait ne sera jamais assez
proche de la réalité. Bientôt diplômée (inch’allah) en santé publique, j’ai sentie un découragement en voyant ca : par où commencer ? Sans être vraiment atteinte au point de pleurer
comme d’autre, dans ma tête la phrase : « c’est pas possible, comment peut-on vivre la dedans ? Et y vit-on vraiment ? » tourne encore à l'infini. Mais comme je le disais
juste au dessus, dans ce pays, il faut s’accrocher, sinon c’est la dépression : il y a tellement à faire, que bien souvent je m’image les bras ballants, comme regardant une salle des fêtes
après un mariage en me demandant par où commencer. Sauf que le Bangladesh n’a jamais été invité à la noce.
Pour être plus concrète, un de nos petits gosses, entre 10 et 13 ans, nous a invité à prendre le thé chez sa mère. Nous avons bien négocié pour ne pas être invité à
manger, ma collègue pour ne pas être un poids pour une famille pauvre, et moi pour ne pas avoir un poids sur l’estomac, un poids appelé typhoïde, je dois bien le reconnaître ! En ricksha,
nous sommes d’abord passé par des petites rues bordées d’arbres et d’immeubles. Un marché ou l’odeur du poisson (du jour ?) vous saisie à la gorge…petit à petit nous nous enfonçons dans un
quartier un peu plus populaire. Les immeubles font place à des micro hangars, où les femmes fatiguées, trient du tissu. Fatiguées de trop de gorssesses, fatiguées de trop de travail, fatiguées de
trop de pauvreté…Leurs yeux ne sourient plus depuis longtemps, leurs sourires sont las. Elles donnent l’impression d’avoir 45ans, approximation sûrement exagérée de 10 ans si ce n’est pas
15 ! Leurs sarees ont beau être multicolores, ils ne changent pas cette impression d’usure, jusqu’à l’os puisque c’est bien tout ce qu’il reste.
D’un coup, l’horizon devient visible, fini les bâtiments en ciment, les maisons en briques rouges….devant moi, sur un terrain vague, une mer de tôle luit au soleil
couchant, la poussière faisant refléter ses rayons dorés comme mille paillettes. Mais sous ce beau voile transparent, se cache l’ignominie du monstre nommé pauvreté ! Le chemin qui y mène
n’est qu’une longue suite de pas vers toujours plus de « petit », de « sale », de « noir ».
D’abord, nous passons par la « salle de jeu » : un monticule de terre sableuse, se jetant dans une marre remplie de jacentes d’eau, sert de terrain où
les enfants se roulent, se jettent du sable et le jettent au ciel, symbole d’un vœu qui ne sera jamais exaucé. Un petit ruisseau de quelques centimètres descend vers les habitations. Pour
le moment, pas besoin de regarder si on ne marche pas dans quelques saletés, mais juste faire attention au trou, tant le terrain est accidentés. Les gens nous regardent, d’un visage inexpressif.
Seuls les enfants s’arrêtent de jouer pour deviner la raison de notre présence ici. Nous débouchons sur une marre, noire. A tout moment je m’attends à voir jaillir le tentacule de la pieuvre qui
se serait cachée dans ces eaux ressemblant à du pétrole, visqueuses et noires. Mais non, la frêle vielle en train de se laver et celle appuyant de tout son poids sur la pompe à bras pour faire
sortir une eau douteuse de la fontaine située à quelque centimètre de cette marre boueuse n’ont rien à craindre. En tout cas pas de la pieuvre. Des amibes, de la pollution, des maladies sûrement,
mais depuis le temps….
Le chemin se rétrécie, nous prenons à gauche entre deux maisons. C’est tellement étroit, que quand j’étends mes bras sur le côté, je peux toucher les parois des
maisons. Un petite chèvre blanche bien maigre nous salut d’un bêlement apeuré. De nouveau, nous voici longeant une marre noirâtre, parsemée de jacentes mais surtout de détritus en tout
genre : sacs plastique, peau de légumes, emballages de savon et canettes de soda. Tout stagne ici, les marres comme la vie. Pourtant sur notre droite, de joyeux hello nous interpellent. Dans
70m² de terrain vague, les jeunes ont construit un « stade » où ils jouent au cricket. Notre arrivée a bien sûr été remarquée.
Nous arrivons cette fois près des maisons au toit de tôles. Je n’avais pas remarqué au premier abord, qu’elles étaient surélevées grâce à des pilotis de 40cm de
bambous. 40cm, c’est la différence qu’il y a entre leur lieu d’habitations et les 50cm de detritus et merde en tout genre gisant juste au dessous de leur maison. Nous empruntons un chemin….de 4
bambous, sorte de pont de singe survolant la surface de la décharge et créant un réseau permettant de lier chaque maison entre elle. Cette fois, je ne peux même pas étendre mes bras entre deux
maisons. Je souhaite qu’une seule chose : ne pas glisser et tomber « la-dedans », il n’y a pas d’autre mot pour expliquer ca. Plus nous progressions dans le village et plus les
ponts de bambous sont élevés. J’ai un peu l’impression d’être dans la ville des elfes, dans le Seigneurs des Anneaux, la beauté et l’odeur des arbres en moins. Les maisons sont partagées en deux
avec une paroi de bambou, pas plus épaisse qu’un paravent. Les trous donnent encore plus l’impression d’habiter chez son voisin. En fait, l’unique pièce est tellement petite, que le pot en argile
servant pour la cuisson reste sur le pas de la porte. Un tournant à gauche et je manque de buter sur un petit babu (bébé). Il est assis par terre, plutôt inerte. Ce que je vois me tord le cœur.
Il a tous les signes d’une sous nutrition qui commence à être sévère. Déjà il est amorphe et ne réagis plus à rien. Si sa situation ne change pas, je ne lui donne pas deux mois de vie, à peine
moins de la moitié de ce qu’il a déjà vécu ! Ces yeux immobiles à la limite du révulsés et sa bouche entrouverte, qui demande trop d’énergie pour être fermée lui donne l’air d’un fantôme. De
toute façon, il est déjà presque plus mort que vivant….quelle vie éphémère !
Notre petit gosse du foyer nous attend, impatient. A coté de tous ceux qui nous entourent, il détonne énormément. Il fait presque gras, trop propre et trop bien
habillé, alors qu’il est tout à fait normal et ne porte qu’un vieux jeans et un T-shirt blanc et propre. Nous arrivons dans sa maison. Avec le lit et l’étagère, ce n’est que 1 m² qu’il reste pour
vivre. Le sol est fait de planche de bois et à travers les jours, on peut voir les détritus de dessous la maison. En fait, je constaterai par la suite que ce sont leur propre poubelle. Un
épluchure de banane : hop entre les deux lattes de bois ! Pratique et plus de corvée de poubelles. De toutes façon ici, il n’y a pas de système de ramassage, encore moins de
tri !
Quand sa mère arrive, je suis impressionnée. Elle est très belle et souriante, un joli saree et un joli sourire. Elle nous offre du coca (ouf on va pouvoir échapper
à la typhoïde) du cake et des bananes. Aussitôt, elle entreprend de découper la pastèque que nous lui avons apportée. Sa petite fille de 4 ans est très jolie et toute potelée ! Devant la
porte, une dizaine d’enfants au ventre distendu nous regarde manger, j’ai du mal à déglutir. Puis la maman nous montre des photos. Un doute me prend…je pense qu’en fait elle n’est pas née dans
les bidonvilles. Elle vient apparemment de la classe moyenne, mais quand son mari est parti, elle a atterri ici, malgré un travail dans le textile (16€/mois). C’est triste car ayant connue autre
chose, cela a dut être encore plus dur pour elle de s’adapter à ce milieu, mais on voit bien, en comparant avec les autres femmes habitants autour, qu’elle n’a pas le même standing. Quand elle
nous demande de prendre aussi sa fille au foyer, je ne sais que répondre. De une, car ce n’est pas à moi de décider et de deux rien que dans le km² , je vois 50 familles ou plus qui sont dans une
situation bien plus précaire et dont les enfants auraient bien plus besoin de bien manger, d’avoir un toit sans trous d’où l’eau suinte pendant la saison des pluies et d’aller dans une école.
Mais qui sommes nous pour décider ainsi de la vie des gens? Ce simple oui ou non peuvent tout faire basculer pour eux.
Nous ne nous attarderons pas trop, nous sommes assez mal à l’aise ici. En sortant, nous ferons une halte au « Musée de la guerre de libération ». Histoire
de nous remonter le moral, ce musée explique le génocide des Bangladeshi par les Pakistanais en 1971 : 3 millions de morts, plus que le Rwanda et le Cambodge réunis apparemment. Et tout ca
passé sous silence !
Ce n’est pas très joyeux comme message, mais bon, c’est la réalité. Et le pire je pense c’est qu’ils s’estiment chanceux, ils ont un toit au dessus de leur
tête